C’est une assertion récurrente dans les media depuis quelques années, notamment dans les revues et sites informatiques où l’on en parle beaucoup (c’est une idée populaire en soi) et on s’empresse parfois de dire que c’est le modèle futur… celui de la musique gratuite. Jamendo, Airtist notamment, pour parler de sites francophones, dans 2 approches différentes font ainsi beaucoup parler d’eux depuis longtemps, sans réellement convaincre, ni les artistes, ni les annonceurs, ni les internautes…
Jamendo a été lancé par des informaticiens (Laurent Kratz et Sylvain Zimmer) sur l’idée d’un Red Hat de la musique en gros (c’est d’ailleurs un modèle qu’ils revendiquent eux-mêmes)… on prend des ressources “open source” (en l’occurence Creative Commons), et on monte un business dessus en y apportant une plus-value de service. Pour moi cette approche n’a pas de sens car Red Hat fournit des services à haute technicité, là ou Jamendo se contente d’une base de données avec taxonomie et d’outils Peer 2 Peer grand public. Résultat, le site s’adresse avant tout au public des informaticiens qu’à celui des fans de musique. Hors ce public est l’un des moins aptes à acheter de la musique sur Internet (je l’ai remarqué moi-même sur Neo premièrement en analysant et les statistiques de réferences en provenance de sites informatiques, et les browsers/OS utilisés… deuxièmement parce que j’ai beaucoup d’informaticiens dans mon entourage… et que pour la plupart d’entre eux, y’a soit les vilaines plateformes avec encodage pourri et mauvais DRM soit la musique gratuite… et rien entre les 2). Donc me direz-vous, pas de problème, sur Jamendo, on n’achète pas, on donne… oui, sauf que le principe du shareware est le même… peu paient… encore plus quand on est dans un pays où on n’est pas familier du “tip”. Jamendo a donc pour intérêt, à mon avis, de s’adresser avant tout à la communauté Creative Commons US… malheureusement si la concurrence est faible en France et en Europe (peut-être en raison du mode de fonctionnement des sociétés de gestion collective), elle est exacerbée aux Etats-Unis… Pas grave, me direz-vous, on peut changer le modèle économique en passant par un partage des revenus publicitaires… oui sauf que quand on prône une distribution par P2P, le temps et le nombre de pages vues d’un site qui n’est plus qu’un annuaire d’artistes est limité, donc les revenus tirés par ce mode de fonctionnement le sont aussi… selon le seul chiffre fourni par Jamendo à ce jour (celui de l’annonce, Janvier), chaque album (il y en a plus de 2000) s’est vu remettre moins de 50 cents en un mois… enfin créditer, car le système par palier impose un paiement à 40 Euros uniquement (ce qui signifie qu’il faudra 80 mois, près de 7 ans pour recevoir un chèque pour un artiste en moyenne) et ce que n’importe quel artiste peut sans doute faire dans son coin par le simple ajout de Google Adsense sur son blog ou son site perso… Donc la publicité, avant de rémunérer les artistes a certainement été d’abord pensée comme un moyen de trouver de nouvelles pistes de rentabilisation pour le site (peut-être dans le cadre de recherche de financement ?). Autre conséquence de cet ajout de publicité, la défection des membres de la première heure qui adhéraient à la philosophie du site… lorsqu’ils ont vu poindre des publicités pour la Star Academy par exemple, nombreux ont été ceux qui ont soit quitté le site par respect de leurs convictions, soit mangé leur chapeau en espérant des lendemains meilleurs… Au final, Dogmazic (ex musique-libre.org, qui lui même opère visiblement une mue commerciale aujourd’hui avec Pragmazic – mais c’est un autre sujet), aura ainsi bénéficié d’un lancement rapide. En conclusion, je pense que si Jamendo veut réussir, il leur faut 2 choses:
1. S’éloigner de leur orientation informatique pour s’orienter plus vers la musique et ses réseaux.
2. Pour reprendre vraiment le modèle Red Hat, apporter une réelle plus value dans un système de recommandations. Last.fm a par exemple montré que de purs algorithmes informatiques pouvaient aussi avoir une application dans le domaine de la création artistique
A la manière du – maintenant disparu – Uploud, soutenu par des investisseurs privés à hauteur de plus de 100000 Euros, Airtist de son côté a été fondé par un ex-étudiant d’une école de commerce (Olivier Reynaud) et un informaticien (Laurent Magnin) soutenu par des fonds publics d’un montant semblable. Son orientation, même si elle a évolué au cours du temps, est clairement orientée vers des prix très bas, ce qui aux yeux de l’internaute ne pourra être qu’un bon argument. Malheureusement, l’encodage est lui aussi de mauvaise qualité (MP3 192k), et les tarifs de 0,99€ s’appliquent de plus en plus sur les derniers ajouts… alors même que les mêmes titres sont disponibles sans DRM également à des qualités supérieures sur les plateformes généralistes. Depuis plus de 2 ans et demi, (bien que de nombreux journalistes – à l’ère où la vérification des sources est limitée rien d’étonnant – pensent que ce soit nouveau) le site annonce comme imminente la sortie de sa version avec gratuité de la musique en échange d’une visualisation d’une publicité avant téléchargement, mais elle n’est toujours pas disponible actuellement (malgré une nouvelle campagne d’annonce en ce sens récemment – mais c’est un peu sur cela que la société capitalise, à raison, pour faire parler d’elle). Le plus embêtant là aussi reste la viabilité et la rentabilité du site pour la plateforme comme pour les artistes. Car à 40 Euros l’abonnement annuel, et 12 centimes de reversement par vente (déportés jusqu’à l’atteinte d’un palier de paiement là aussi), il faut 333 ventes pour ne serait-ce rentabiliser l’abonnement… quelque chose de quasi-impossible pour un artiste qui ne bénéficie pas de réseau ou d’une vraie promotion (que le site ne fait ni ne facilite hors une simple page de présentation) et le volume de téléchargements des meilleures ventes le montre bien… il n’y a que 5 artistes qui dépassent ce chiffre aujourd’hui (et tous avaient déjà une réputation et des ventes bien établies avant). Sur le front de la publicité, combien d’artistes de labels, sont prêts à vendre leur musique de cette manière… surtout dans le domaine indé ou la musique est une passion avant d’être une valeur marchande… d’ailleurs, seuls 35 labels sont inscrits sur la plateforme, alors que le démarchage a été ô combien plus important que celui de NeoMusicStore par exemple. Et même dans ces 35, combien acceptent la publicité ? Maintenant on ne sait pas si les intentions d’Airtist sont de développer un modèle viable pour tous ou de se revendre à la manière d’un Peter Gabriel, qui vient lui aussi de créer un site similaire (We7) après avoir vendu à prix d’or sa précédente OD2 à Loudeye, alors qu’elle n’était pas rentable (mais elle avait en revanche l’avantage d’avoir et un large catalogue, et une large diffusion en marque blanche). Dans le domaine de la publicité sur Internet, les tarifs sont toujours à la baisse… et avec l’augmentation inévitable de publicité audiovisuelle sur le Net dans les mois qui viennent, il y a fort à parier que ce soit également le cas… Sera-ce encore une fois aux artistes indés de se serrer la ceinture ? A mon avis, si Airtist veut percer, elle doit surtout s’adresser aux majors, qui n’ont d’autre préocuppation que de trouver de nouvelles sources de revenus et pourraient donc être intéressées (d’ailleurs la plupart ont déjà signés avec Spiral Frog, qui n’est cependant fonctionnel que dans certains pays), plus que des indés plus réticents à la merchandisation (temps de cerveau disponible ?) de leurs creations
Accessoirement – ou pas – ça dépend ce qu’on recherche, la musique gratuite a un effet néfaste bien involontaire, qui est de ne pas faire le tri (parce que soyons honnêtes tous les artistes qui proposent leur musique en direct, en payant ou pas, ne sont pas talentueux ou n’ont pas des productions assez bien finies/masterisées) et donc du coup il est plus difficile de trouver les bonnes choses car le nombre de téléchargements est forcément moins fiable que le nombre d’achats (parce que les gens font du remplissage alors qu’avec leur acte d’achat, il y a une forme d’implication)… Attention ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit (à savoir que le top représente forcément les meilleures musiques)… quand je vois celui d’iTunes – au niveau des singles surtout – je dois dire que je n’y trouve pas trop mon compte personnellement.
La musique gratuite – au sens de financée par la publicité – n’est pas à mon sens une avancée pour la musique, c’est une régression, et elle conduira inévitablement à une paupérisation et à un formatage (non plus aux desiderata des auditeurs, mais à ceux des annonceurs)… il y a aujourd’hui de nombreux moyens GRATUITS à la disposition des artistes pour promouvoir leur musique (sites de partages de videos, MySpace-like, Last.fm pour le online, concerts et tremplins pour le offline… les leurs, ou ceux des autres)… La musique gratuite a en revanche tout à fait sa place pour ceux qui ne veulent en tirer aucun bénéfice marchand, mais pour cela les artistes n’ont attendus ni les annuaires de contenus Creative Commons ni la publicité, et nombreux sont ceux à mettre à disposition leur musique en mp3 sur leurs sites.